Redressement, trésorerie, humain :
ce que les chiffres ne disent pas tout seuls

Pourquoi la meilleure gestion d'entreprise n'est pas qu'une question de comptabilité
Mireille Courtial - Accompagne les TPE en difficulté sur leur gestion financière & leur stratégie de développement

PAROLES D’EXPERTE · Faire Entreprise Autrement avec Mireille

Pendant des années, Mireille a accompagné artisans, commerçants et petites PME dans les moments les plus difficiles de leur vie d’entreprise — des procédures de redressement jusqu’à la relance. Elle a développé une approche singulière : rigoureuse sur les chiffres, profondément humaine sur le reste. 

Dans 80% des cas, les entreprises qu’elle accompagne arrivent à se relancer ou à finir dans de bonne conditions. Une réussite qui ne tient pas seulement à la maîtrise du plan comptable. 

Ses domaines : pilotage financier, accompagnement humain, organisation interne, gestion des risques, prévision & décision.

Adèle Rouault - Autrice de l'article

Derrière le micro : Faire Entreprise Autrement avec Adèle

Chargée de projets synergie au sein de l’association Eurêk’ACT, Adèle assure un rôle de coordination entre les expert·es du collectif Faire Entreprise Autrement et pilote en partie le travail de fond : communication, veille stratégique et réponses aux appels à projets.

L’ENTRETIEN

Adèle —Tu accompagnes des artisans, des commerçants, des petites PME qui se retrouvent en procédure de redressement. Comment ça se passe concrètement ?

Mireille —Mon métier est excessivement formaté. La comptabilité, les déclarations fiscales, la procédure de redressement : tout ça, c’est très balisé. Tu suis le chemin, il n’y a pas de loisir.

Mais derrière, il y a toujours un chef d’entreprise. Et un chef d’entreprise, ce n’est pas un plan comptable — il a des sentiments, des ressentis, des doutes. C’est ça qui rend le travail vraiment intéressant, et parfois difficile.

Il y a des clients qui m’appellent tous les jours parce qu’ils sont épuisés, parce qu’ils sont seuls. Mon rôle, c’est aussi de rassurer, de donner la réponse — ou de dire « je vous rappelle », pour qu’ils se déchargent temporairement de leur souci.

« Quand tu as affaire au plan comptable, lui, il n’a pas de sentiments. L’humain, lui, il a des sentiments, il a des ressentis. Et des doutes. » — MIREILLE

Adèle —Qu’est-ce qui amène ces entreprises au redressement ? Y a-t-il des signaux d’alerte en amont ?

Mireille —Le premier signal, c’est le compte en banque. Quand la trésorerie fond, que les clients paient moins vite, que le carnet de commandes se rétrécit. Ça peut être très progressif — c’est même le plus dangereux, parce que tu t’en rends le moins compte.

Tout d’un coup, tu as moins de commandes. Tu te dis que ça va revenir. Et puis ça ne revient pas. Ou alors, ça peut être brutal : le Covid, un secteur entier qui s’effondre, des droits de douane à 35 % sur la viticulture, des travaux devant ta boulangerie qui coupent l’accès aux clients. Pour ça, tu ne le vois pas venir.

Mais le plus dangereux, c’est toujours le signal qui arrive petit à petit. Si tu n’as pas une vision globale, tu te dis que ça va aller mieux — et parfois ça ne se relève pas.

Adèle —Qu’entends-tu par « avoir une meilleure gestion d’entreprise » ?

Mireille —La prévision. Il faut prévoir. C’est l’essentiel, et c’est ce que ne font pas souvent les chefs d’entreprise. Pas se contenter de ce qu’on a aujourd’hui, mais avoir des prédictions sur trois mois, six mois, un an.

Et pas juste des prévisions optimistes — c’est là où je vois beaucoup d’erreurs. Les entreprises prévoient leur chiffre d’affaires en se disant qu’elles vont faire plus. La réalité, c’est souvent l’inverse. Il faut penser à ce qui peut arriver de défavorable, anticiper même les petits accidents. Un camion en panne, un salarié en arrêt, une rupture de stock.

Pourquoi les entreprises ne le font-elles pas ? Certaines jugent que c’est inutile — « j’ai tout dans la tête ». D’autres n’ont pas le temps. D’autres encore pensent que c’est trop compliqué. Et les jeunes le font, mais souvent pour la forme, pas avec conviction.

Adèle —Concrètement, tu proposes quoi pour bien gérer son entreprise d’un point de vue financier ?

Mireille —Le suivi, d’abord. La constance. Ce n’est pas un outil extraordinaire qu’il faut — c’est la régularité. Ensuite, il y a des règles simples qui évitent beaucoup de problèmes : avoir au moins deux banques, garder un matelas de trésorerie.

Par exemple, quand un client veut acheter un camion et qu’il en a les moyens, je lui dis : ne le paie pas cash, prends un crédit-bail. Garde tes liquidités. La trésorerie, c’est le matelas qui te protège quand quelque chose tombe de travers.

Et surtout : ne pas être trop optimiste. Prévoir les écueils. Quand ça va bien, c’est précisément le moment de se demander ce qui se passera quand ça ira moins bien.

« Il faut faire les prévisions quand ça va bien, mais en prévoyant quand ça va aller mal. » — MIREILLE

Adèle —Il y a d’autres dimensions, au-delà du financier, qui jouent sur la santé d’une entreprise ?

Mireille —Oui, et en premier lieu : le côté salarié. C’est souvent négligé, mais ça finit toujours par se traduire dans les chiffres. J’ai vu des détournements de fonds, de l’absentéisme chronique, un salarié qui se met en arrêt maladie juste après un refus de congé. Quand tu dois le payer sans savoir quand il revient et sans pouvoir le remplacer, ça impacte directement l’entreprise.

Bien gérer ses salariés, ce n’est pas seulement penser bien-être. C’est bien choisir, bien cadrer dès le départ, anticiper les départs. J’ai eu un client qui s’est retrouvé sans accès à son propre système informatique parce qu’un employé était parti avec tous les codes. Ce sont des choses bêtes, mais qui peuvent paralyser une entreprise.

Adèle —Et une fois le redressement passé, comment éviter qu’une entreprise ne se retrouve de nouveau en difficulté ?

Mireille —C’est là que ça se joue vraiment. Quand je prends une entreprise en redressement, elle est au plus bas, déprimée. Puis ça commence à aller mieux. Et c’est à ce moment-là qu’il faut être vigilant — parce qu’il y a un pic d’euphorie, et les mêmes erreurs peuvent revenir.

C’est très humain. Comme quelqu’un qui avait mal à la jambe, qui ne bougeait plus, et qui, dès qu’il se sent mieux, repart dans tous les sens — et se retrouve à nouveau blessé.

C’est pour ça qu’après le redressement, je continuais à accompagner encore un an. Pour tenir ce rôle de garde-fou. Le redressement, c’est fait pour prendre de bonnes habitudes de gestion. Il faut les conserver ensuite. De celles que j’ai accompagnées, aucune n’est revenue en redressement.

Adèle —Pour conclure : si tu devais résumer ce dont une entreprise a vraiment besoin pour tenir dans la durée ?

Mireille —On ne peut pas piloter une entreprise uniquement avec des chiffres. Le pilotage financier et opérationnel, c’est indispensable — mais ça ne suffit pas. Il faut aussi un regard organisationnel et humain.

Les difficultés financières ont presque toujours une origine humaine ou organisationnelle. Un mauvais recrutement, une équipe mal cadrée, un dirigeant épuisé qui n’anticipe plus rien. Ce sont ces dimensions-là qu’il faut travailler avant d’en arriver au redressement.

 

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